Après le FOMO, le FOLO

Dans le cadre d’une mission récente, je vous confesse avoir abusé du trop génial Claude. Mais un doute épouvantable m’étreint: je ne sais pas si je dois mettre un 0 ou un 20 à cette collaboration. Pour avancer sur la définition du positionnement marketing d’une solution tech (l’objet de mon travail), les IA génératives sont de fabuleux alliés: “que penses-tu de ce message”, “synthétise ces entretiens”, “génère un message produit”, “propose des alternatives”, “priorise les idées”, “refais cette slide”, “que penses-tu de ce visuel” etc…Cela a été dit mille fois, c’est bluffant et vertigineux et… épuisant. Trois challenges.

Un problème de rythme: la machine produit à toute vitesse. Elle produit du langage mais ce langage, afin d’être intégré, doit être lu. Qui peut se targuer de lire avec une attention égale les productions de la machine comme on lirait un poème de René Char (oui je crâne parce que je n’en lis presque jamais)? La réalité doit plutôt ressembler à un vague parcours des paragraphes, sans lire l’intégralité des mots, parfois en français, parfois en anglais. Belle gymnastique, sans doute nouvelle pour nos cerveaux. Ce rythme effréné du dialogue augmente la distance entre le besoin initial et le lieu singulier ou le dialogue nous conduit. Sauf à être extrêmement rigoureux, à savoir s’arrêter, faire une pause sur un aspect, décider s’il mérite d’être traité ou pas. Notez que scénario décrit ici s’éloigne des bonnes pratiques du dialogue homme-machine qui présuppose la structuration d’un prompt, la création d’un contexte, le contrôle du cheval fou (harnais, harnais!), toutes bonnes habitudes qui impliquent de connaître la destination, ce qui n’est pas le cas dans une logique de brainstorming et de production intellectuelle précisément parce que la production n’est pas encore advenue et on aimerait bien qu’elle advienne sans trop souffrir. Ne parle-t-on pas du travail gestationnel, travail étymologiquement associé à la souffrance induisant qu’il n’y a pas de naissance sans souffrance? (Je m’imagine encourager ma femme avec un “No pain no gain” à la maternité hahaha). Il s’ensuit une forme de “paresse” car pourquoi penser puisqu’un autre peut le faire à ma place?

Un problème de charge mentale: L’utilisation de ces outils demande aussi un effort intellectuel particulier car il augmente notre charge cognitive. Je pars d’un besoin clair, en tous cas suffisamment pour être formulé, mais le dialogue a ouvert d’autres portes par contradiction (“ton idée n’est pas bonne”), par ajout (“as-tu pensé à”), par créativité (“il serait intéressant de”). Je me suis senti encombré de nombreuses productions de la machine, que je voulais conserver parce que pertinentes, sans avoir toujours l’énergie de faire le tri ni de me transformer en Marie Kondo. C’est l’occasion d’introduire un nouveau concept dont je réclamerai la paternité (vous êtes témoins) lorsqu'il sera populaire dans le monde entier, je veux parler du FOLO ou fear of leaving out. Comment laisser sur le bord du chemin toutes ces bonnes idées? Sauf que “qui trop embrasse, mal étreint”, c’est bien connu. 

Un problème de dépossession: Ai-je vraiment écrit ça? D’où cette idée vient-elle? Afin de m’assurer que l’idée est sous contrôle, je dois la refaire mienne sans cesse, la réintégrer, voire l’exclure. Entre nous c’est beaucoup plus fatiguant que de gérer le périmètre modeste de ses petites idées. Une errance guidée par la plume d’un autre, par paresse, qui nous fait oublier notre propre plume. En écrivant, je mène la danse. En laissant un autre écrire, (donc penser?), je suis mené par le bout du nez, au risque de perdre ma voie… et ma voix. Or c’est une voix et sa déclinaison en mots (un style) qui rendent une approche, une proposition suffisamment singulière, singularité qui est un besoin critique des entreprises, une singularité nécessairement présente dans la genèse, l’ADN, l’histoire, les choix stratégiques et technologiques des organisations. On pourrait presque parler d’une identité qui serait mise à mal par trop de recours à la moyennisation des algorithmes. 

Pour reprendre les termes de Marie Lacroix dans Les Echos: “A mesure que l’outillage (IA) tend à s’égaliser, une question stratégique émerge: où se logera demain le différentiateur? Et s’il n'était pas dans la capacité à utiliser ces outils, mais dans celle à penser sans eux quand il le faut.”

Une chose est sûre, si je dois un jour manager un consultant externe, je le prive de tokens. 

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Pas une étincelle mais des étincelles