Pas une étincelle mais des étincelles
“Avec l’expansion continue de la puissance de calcul utilisée par l’IA, il revient aux chefs d’entreprise de s’exercer à bousculer leurs modèles mentaux pour créer la surprise. Dans un monde où les seules limites du possible deviennent celles de l’imagination, cette faculté pourrait rapidement devenir la condition première de la réussite.”
S’il fallait paraphraser cette idée, portée par François Candelon (Les Echos), on pourrait dire que puisque tout est possible avec l’intelligence artificielle, le plus difficile sera de définir ce qui est enviable, la question n’étant plus de savoir si un projet est réalisable mais ce qui mérite d’être réalisé et qui serait suffisamment différenciant par rapport à une concurrence dans le monde de l’entreprise. Or cette perspective se confronte à trois enjeux : l’angoisse, l’influence et la capacité à solliciter notre imagination.
L’angoisse
Mettez un enfant devant une infinité de choix, vous créerez plus d’angoisse que de tranquillité. La présence, en puissance, d’une infinité de possibles donne le vertige et nos esprits se mettent irrémédiablement à comparer une multitude de choix possibles, sans parfois en choisir aucun. Pascal “Les pensées”. C’est une anecdote sûrement car je n’ai pas les données pour le prouver mais l’apparition du besoin de “priorisation des cas d’usage” dans les fiches de postes pour des missions freelance (ma littérature quotidienne!) est sans aucun doute lié à l'explosion de l’intérêt pour les IA génératives. Est-ce un bon signe ? Oui parce qu’il y a une abondance manifeste d’opportunités, de l’interne à l’externe, du service client au marketing, de bas en haut de la pyramide, le potentiel technologique touche toutes les dimensions, toutes les fonctions, tous les produits. Ce n’est pas un bon signe quand IA est confondue avec modernisation des suites informatiques, accélération des processus indépendants de la technologie, améliorations incrémentales des outils qui ne relèvent pas directement de cette technologie, automatisation pure et simple.
L’influence
Un autre enjeu qui peut toucher ceux qui veulent penser leur stratégie IA est de se référer à ce que font les autres. On se compare tous, moi le premier, et à force d’entendre le marché parler d’un impact donné, on est mécaniquement influencé. Garder une autonomie décisionnelle ici est très compliqué tant le bruit ambiant forme et déforme nos perspectives. Pour caricaturer à l’extrême, après avoir entendu et lu partout que l’IA générative a permis de réduire la taille des équipes de service client, la logique voudrait qu’on s’intéresse à la réduction de la taille des équipes de service client en mettant en place un chatbot sur le site. L’influence est ici plus un frein qu’une source d’inspiration et crée le risque d’envisager les choses à court terme et sous le prisme de ce qui a déjà été fait. La multiplication horizontale des cas d’usage, tous azimuts, volume rassurant, fichiers excels bien remplis, peut alors créer une fatigue et un découragement qui donne lieu à la conclusion suivante : “ça ne marche pas”.
Ainsi une technologie puissante, offrant une infinité de possibles peut créer une paralysie décisionnelle (trop d'options s’offrent à moi), une précipitation vers l’évidence imposée par l’air du temps (réduction des coûts, suppression des équipes) voire un découragement (on a fait plusieurs POC qui n’ont rien donné, ça coûte trop cher, on débranche).
L’imagination
Même si l’imagination n’est pas perçue comme une faculté stratégique critique face à la “tyrannie des cas d’usage”, elle mérite qu’on s’y attarde comme nous y invite François Candelon. D’une manière plus générale, il me semble que la valeur de cette technologie réside dans sa capacité à forcer ses utilisateurs à se poser la question fondamentale du pourquoi. J’ai été frappé en travaillant chez Google de voir à quel point le déploiement de solutions automatisées IA générait chez les annonceurs un doute quand ils devaient ne plus être opérateurs des campagnes mais créateurs et pilotes d’objectifs. En utilisant l’IA, je passe du faire, au dire quoi faire, d’exécutant à instructeur. Il est facile de répondre à la question “que fais-tu?” il est beaucoup plus difficile de répondre à la question “Pourquoi le fais-tu?”.
A cette difficulté nouvelle de définir un objectif clair s’ajoute la difficulté encore plus intense de définir un modèle mental qui n’existait pas au préalable. On superpose ici deux difficultés : d’un côté définir une direction, une ligne de mire, s’y tenir, y trouver de la cohérence, surtout dans des systèmes aussi complexes que les entreprises, de l’autre, imaginer ce que pourrait devenir cet objectif dans une autre configuration, voire dans quelle mesure cet objectif initial pourrait être modifié, révolutionné s’il était engagé dans un nouveau modèle mental. Or, qui peut se targuer d’être bon en imagination ? Certains d'entre nous le sont sans aucun doute, le soir quand il faut inventer des histoires à nos enfants. C’est aussi l’apanage des artistes ou des écrivains et tous ceux qui sont en mesure de donner naissance à des modèles mentaux qui n’existaient pas au préalable, car c’est comme ça qu’on définit l’imagination.
L’IA peut-elle se substituer à notre capacité humaine d’imagination ? Je m’appuie sur les apports de Martin Reeves dans son livre “The imagination machine” tellement la question est complexe. La réponse est d’abord non si on considère l’IA comme un système autonome : non parce ce qu’il lui manque une capacité fondamentale de perception ancrée un réel autre que celui fait de probabilités acquise sur du texte, parce qu’elle n’a pas de modèle causal, et parce qu’elle a besoin d’être promptée pour être opérante.
La réponse est “oui” si on considère la relation entre l’IA et l’humain en tant que système. L’auteur s’appuie sur les paroles de Agüeras et Arcas de Google : “Il faut questionner l'idée que l'IA serait séparée de l'humanité. Si on prend de la hauteur et qu'on regarde le système socio-technique dans son ensemble, l'IA n'est qu'une expression humaine parmi d'autres. Elle fait partie de cette grande machine, faite d'humains combinés à tout ce qu'ils ont inventé”. La question du remplacement est ainsi moins pertinente que celle des nouvelles opportunités de collaboration entre l’humain et l’IA, dans le domaine de l’imagination.
Si le modèle mental alternatif a déjà été créé, l’IA peut servir d’amplificateur. J’ai un objectif clair, je connais la destination, mais je suis à la recherche de chemins alternatifs pour y arriver, pour sortir de mes modèles mentaux préétablis. Par exemple, j’ai demandé à une IA de projeter mon entreprise dans un futur proche sous forme de fiction narrative. Mon objectif (aider les entreprises à définir leur vision IA) était enfermé dans un modèle mental donné (développer un SaaS B2B) et la projection fictionnelle a créé une surprise (la valeur de l’approche réside plus dans sa méthodologie que dans sa transformation en produit numérique). Il s’agit clairement d’une ouverture à travers l’imagination d’un scénario auquel je n’avais pas pensé.
Si le modèle mental n’a pas encore été créé, l’IA peut aider à le construire d’abord en déconstruisant les modèles mentaux préétablis, en les rendant apparents puis en générant des surprises, des surfaces de friction qui généreront des étincelles. Il est très difficile d’imaginer ex nihilo, il est beaucoup plus facile de solliciter l’imagination en la confrontant à des propositions, même fictionnelles. C’est un des principes du design fiction. Dans le cadre de l’entreprise et puisqu’il s’agit de satisfaire les besoins des utilisateurs, voir les scénarios et possibilités à travers le regard des utilisateurs ajoute une dimension essentielle, plutôt qu’à travers le sien, trop influencé par nos pessimismes, la répétition de nos modèles mentaux préexistants. L’imagination à travers le regard des autres, donc des utilisateurs, est ici un voyage essentiel car à travers lui on voit différemment. C’est en pratiquant la flûte indienne (la bansuri) que j’ai appris que les indiens comptent avec leurs phalanges en partant de l’auriculaire (notamment les pulsations d’une structure rythmique) alors que nous comptons avec nos doigts en partant du pouce. L’IA est en mesure de produire une série d’accidents, de surprises, qui vont venir bousculer nos modèles mentaux et si on s’y attarde, conduire au développement de visions stratégiques nouvelles, en partant du postulat qu’elles sont technologiquement possibles.
Penser que l’IA peut se substituer à nos capacités d’imagination est sans doute une erreur. Penser que la capacité d’imagination des humains peut être augmentée par l’IA est un chemin possible. En somme, l’IA ne produira pas l’étincelle, mais des étincelles qui, si on s’y attarde, donneront vie à l’étincelle.
Quatre configurations sont alors possibles :
Sans objectif, sans ligne claire, la quête de l’utilisation de l’IA peut être vaine car on cherche à optimiser un problème dont on ne comprend pas la racine
Si l’objectif est connu, on est avec l’IA dans le domaine de l’optimisation : faire mieux et plus vite ce qu’on a convenu de faire.
Si l’objectif est connu mais que les manières d’y arriver ont trop été éprouvées et ont besoin de renouveau, l’imagination, assistée par l’IA, permet d’entrevoir des chemins alternatifs
S’il y a de la place pour un objectif nouveau, voire si la conscience intime du pouvoir de la technologie permet d’imaginer un objectif radicalement différent, l’imagination assistée par l’IA est un formidable outil de renouveau stratégique
C’est sur ce terrain de jeu fascinant que Narra peut accompagner les entreprises.